Extrait du carnet de souvenirs de guerre de Paul BIDAULT du 21ème Régiment Colonial

Récit de son travail et de sa vie dans l'Arbeit Kommando de la mine Marie-Louise d'Aschersleben.
D'après mes recherches, il doit s'agir d'un puit de la mine "Wilslbener", située à 3 kilomètres au nord-ouest d'Aschersleben (aujourd'hui un grand lac créé par l'effondrement des tunnels d'extraction de lignite suivie de l'absorption d'eau souterraine).

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24 août - Depuis huit jours je suis à la mine Marie Louise, à 3 kilomètres d'Aschersleben, et à une quarantaine de Quedlinburg. Nous sommes arrivés le 17 au matin, et le soir même je descendais dans la mine. La première fois ça émotionne bien un peu, mais l'impression dure peu, car on est vite rendu en bas. D'ailleurs la mine est peu profonde. Le puits a 80 mètres, mais on travaille parfois jusqu'à 150m. Dans les premiers jours j'ai été fatigué, mais maintenant ça va mieux. Je me suis cogné la tête une quantité de fois dans le boissage des galeries, et ça n'a pas été sans inconvénient, car à marcher toujours courbé les reins me faisant mal.

2 7bre - Je suis maintenant habitué à mon nouveau métier, mais il a ses inconvénients car la mine est très humide et depuis quelques jours mon genou recommence à me faire mal. C'est le commencement des douleurs, et je n'ai fini maintenant, seulement ça me rend le travail plus pénible. En ce moment je suis de nuit, car nous sommes une semaine de nuit, et une de jour. La nourriture est meilleure qu'au camp, mais elle n'est quand même assez confortable pour le travail que l'on nous fait faire. Heureusement que je reçois des colis, car ainsi je puis améliorer l'ordinaire. Nous sommes payés pour notre travail, oh! pas cher. La première semaine pour cinq jours de travail j'ai touché 3 marks 50 ce qui fait 4F40 de notre monnaie, la semaine dernière j'ai eu un peu plus, 5M25 pour 6 jours ce qui fait environ 6F50. Ce n'est vraiment pas assez pour le travail que nous faisons mais nous sommes prisonniers, et il nous faut subir notre sort.
Nous sommes logés et nourris dans une cantine à quelques centaines de mètres de la mine. Et la nous ne pouvons sortir. Une cour d'environ six mètres sur chaque face, entourée de mur et tout la porte est continuellement fermée, avec un factionnaire auprès. Nous sommes ainsi une soixantaine répartis en plusieurs chambres dont les fenêtres ont été munies de solides barreaux de fer, que pour combre de précautions on est venu sceller ces jours ci. Dame les boches ont peur que l'on s'évade, car ici être prisonnier n'est pas un vain mot. Mais qui tenterait de s'en aller, si loin de la frontière et ne connaissant pas l'allemand.

Ce matin j'ai reçu deux cartes d'Elise et toutes deux m'ont fait grand plaisir. Elle me dit que Picquart a été en permission. Je crois qu'il l'a bien méritée sa permission après un an de guerre. Il aura dû être content de revoir sa famille après une si longue séparation. Mais quel crève coeur quand il faut repartir. ça me fait rappeler mon départ le 3 septembre quand je rentrais de l'hopital, et cependant il n'y avait qu'un mois que j'avais quitté la maison.
Comme je serai heureux moi aussi si je pouvais rentrer maintenant. Mais malheureusement, il me faut attendre peut-être encore longtemps. Mais aussi que la vie de famille devra être douce après de si terribles épreuves, Elise, Lucienne et Paul, que vous êtes loin et comme vous me manquez!

4 7bre - Voici deux jours que je ne travaille pas. Comme mon genou me faisait mal, je me suis fait porter malade, et depuis je garde la chambre. J'ai montré mes billes d'exemption de travail que j'ai eu à Quedlinburg, et le chef de poste qui nous garde a du les montrer au directeur. J'ai bien demandé à voir le docteur, mais ici le directeur passa avant le médecin, et je n'ai pu le voir. Seulement je vais essayer de ne plus descendre dans la mine. Car cette humidité est vraiment trop malsaine pour moi, et je crois que je vais mieux à travailler au jour.

12 7bre - Cette semaine j'ai travaillé deux jours au dehors à décharger du charbon. On est mieux que dans la mine. Le travail est aussi dur qu'en bas, mais il est moins fatigant, et le temps passe plus vite au jour. Mais ça ne durera surement pas, et il est probable que je continuerai à descendre au fond, mais j'aurai toujours la ressource de me reposer quand je serai fatigué. Cette semaine il y a eu un depart pour le camp. Sur les 15 que nous sommes venus il y en a 5 de repartis, mais il doit en venir d'autre mardi pour les remplacer. J'ai profité du départ pour prendre une meilleure place. je suis maintenant dans une petite chambre avec deux autres camarades et maintenant que je commence à m'habituer à ce nouveau métier j'aime autant rester ici que de retourner au camp. On y travaille plus fort. Ce n'est pas ce que l'on gagne, mais la journée finie, quand on est rentré, on est tranquille. Ce qui manque le plus c'est le grand air, hélàs, quand l'aurons-nous ainsi que la liberté, que les barreaux de fer qui ornent les fenêtres de nos chambres, nous font encore plus vivement désirer.

19 7bre - Cette semaine je suis redescendu au fond, comme je m'en doutais, mais comme ça ne me plait qu'à moitié je suis resté deux jours malades. Mais les journées sont bien longues à la chambre, car je n'ai aucune distraction. Aussi je m'ennuie. Demain je suis de jour alors je vais travailler, car la semaine de jour passe beaucoup plus vite que celle de nuit.

27 7bre - Depuis ce matin la journée est prolongée et au lieu de 10 heures nous allons être obligé de faire 12h. ça n'a rien d'agréable aussi il pourrait bien se faire que les français soient souvent malades. Pour ma part ça m'arrivera. Il paraît que nous allos être payé 2/10 de plus, ça ne nous fera pas beaucoup plus enfin nous allons bien voir.
Soir - Je crois que les boches abusent un peu trop de la situation, et le prix du travail n'est guère régulier. Aujourd'hui pour six jours de travail je n'est touché que 4M50 au lieu de 5M25 que j'ai d'habitude. Et cela n'est pas pour m'encourager à travailler. Aussi demain je serai malade.

4 octobre - Depuis samedi je me repose, mais ce n'est pas sans mal, car voilà que les boches ne veulent pas que nous soyons malades. Samedi le chef de poste s'est fâché après moi, mais cela ne m'a pas empêché de rester. Cependant il m'a fait changer de chambre. Hier dimanche tous les malades ont été privés de viande rôtie. Mais ce matin ça a été le bouquet. Pour ma part j'ai été sérieusement bousculé. Et dire qu'il ne faut pas répondre, c'est tout de même dur. Puis le directeur de la mine est venu, nous a demandé ce que l'on avait. Puis il s'est emballé à son tour. Il parle un peu le français. Il nous a dit que c'était une infâmie(!) que nous devions travailler, et qu'il nous supprimerait la soupe et beaucoup d'autres choses encore que nous n'avons pas bien compris. Puis quand il a été parti, ça a été toutes sortes de corvées pour nous embêter, graissage de chaussures, revue du linge, lavage de la chambre et du matériel: table et tabouret, mais à midi pas de soupe. Cet après-midi: lavage des effets bleus des camarades qui sont partis la semaine dernière, puis des notres. Enfin depuis trois heures nous sommes tranquilles, mais je ne sais pas si nous auront de la soupe. Il est vrai que ça ne me tourmente pas trop ayant des provisions d'avance. Cependant le procédé n'est pas ordinaire. Oh! Quand donc rentrerons nous en France, loin de toutes ces brutes teutonnes.

8 novembre - Depuis plus d'un mois je travaille sans m'arrêter, aussi je commence à être un peu mieux vu des boches. Depuis 3 semaines je suis continuellement au charbon, aussi je gagne un peu plus, car quand nous faisons du supplément, il nous est payé, c'est ainsi qu'hier j'ai touché 5M80 pour la semaine du 24 au 30 ctobre et pour la semaine dernière j'ai une dizaine de marks à toucher. ça encourage un peu plus au travail, que des mauvaises raisons.
Cependant le temps passe, et n'apporte pas de changement à notre situation. De nouvelles nous n'avons que celles que les boches nous donnent, et c'est maigre, aussi le temps me semble d'une longueur désespérante. Cependant je suis mieux à travailler ici qu'à ne rien faire à Giessen, où à Quedlinburg. Comme elles me semblent lointaines les souffrances que j'ai enduré à Giessen. Il est vrai que maintenant je reçois des colis, et que j'ai toujours de l'argent en poche.

9 novembre - Encore une triste nouvelle. Mon camarade Picquart, de Mézières, a été tué au mois de septembre, à Massiges. Ce Massiges, quel charnier. Combien dorment là leur dernier sommeil, sans avoir revu ceux qui les aimaient. Pauvre Picquart. C'était un bon camarade et je me plaisais en sa compagnie. Hélàs! Combien manqueront ainsi cette maudite guerre sera finie.

19 novembre - Aujourd'hui je n'ai pas été au travail. Depuis quelques jours je ne me sens pas bien. Je suis enrhumé et hier j'ai travaillé toute la journée dans un endroit où l'air manquait. Je suis rentré avec le mal de tête, et tout courbaturé, et ce matin, je suis resté au lit. C'est la première fois que je m'arrête depuis le 4 octobre, mais ce matin il n'y a pas eu de chambard, et personne ne m'a dérangé au lit.
Dimanche dernier les boches nous ont fait faire une promenade. J'étais heureux d'aller ainsi prendre l'air, il y a si longtemps que j'en suis privé. Nous avons fait environ dix kilomètres dans les bois, car nos sentinelles nous ont soigneusement fait éviter la traversée des pays. N'importe j'étais content de prendre l'air et je voudrais bien que ça se renouvelle plus souvent, car ça ne fait encore qu'une fois depuis trois mois que je suis ici et deux fois en tout depuis le mois d'avril qu'il y a des prisonniers ici.

31 décembre - Voici l'année terminée, sans avoir apporté de changement à notre situation. Et cependant l'année a été fertile en évènements de toute nature. Quand le 3 février j'ai été fait prisonnier, je croyais sincérement que la guerre serait finie au mois d'août, hélàs il n'en a rien été, et en France, les boches sont toujours à la même place. Je me rappelle encore quand je suis rentré à l'infirmerie de Giessen, les camarades qui étaient là, et qui pour la plupart avaient été pris en août et septembre de demandaient quand je croyais que la guerre finirait. Sur ma réponse que je croyais qu'elle finirait au mois d'août plusieurs se sont presque fâchés, car ils croyaient qu'elle finirait au mois de mai au plus tard. Comme moi, eux aussi doivent trouver le temps bien long. Cependant j'espère bien que la nouvelle année verra la fin de ce cauchemar.
Après des passes d'espoir, j'en suis venu à douter si la France et ses alliés viendront à bout des boches, car pour le moment ce sont eux qui ont battus les alliés.
Les Russes cependant avaient pris Przemist. Mais peu après les Autrichiens et les Allemands prenaient l'offensive, reprenaient Przemist, et les Russes forcés de reculer abandonnaient la Galicie. Puis les Allemands envahissent la Pologne, et en juillet Varsovie tombe en leurs mains. En France ils ne peuvent avancer, mais d'un autre côté les Français tentent plusieurs offensives, mais ne parviennent pas à percer les lignes ennemies. Puis la Bulgarie se joint aux boches et la Serbie est envahie, et après Belgrade, Monastir tombe en leurs mains ouvrant ainsi aux boches la route de Constantinople. Les Français et les Anglais ne peuvent prendre les Dardanelles l'armée envoyée au secours de la Serbie est obligée de se replier sur Salonique. L'Italie ne peut non plus avancer an Autriche. Toutes ces nouvelles nous sont données par des journeaux boches. Nous ne voyons jamais de journaux français. Depuis que je suis à la mine, je ne vois plus que la Gazette des Ardennes. Les boches nous donnent toutes sortent de détails pour nous prouver que ce sont les Anglais, Français et Russes qui ont voulu la guerre et non eux. Cependant ils croient que ce sont eux qui seront les vainqueurs et jusqu'à présent ils n'ont pas tous les cotes. Mais, la misère se fait sentir chez eux. Sur la Gazette des Ardennes ils parlent souvent que tout est cher en France, ils ne parlent jamais de l'Allemagne, mais je crois bien que chez eux c'est encore pire que eux. Tout est hors de prix. La viande vaut près de 3 marks le Kilos; aussi ils n'en mangent pas souvent. Le pain est toujours rationné. Pour nous, nous ne touchons plus que 250gr tous les jours depuis une dizaine de jours. Avant nous pouvions en âcheter, mais maintenant nous ne touchons que notre morceau tous les matins, et dame ce n'est guère. Les boches ne touchent que 2 Kilos par semaine, les enfants depuis trois ans 1 Kilos et jusqu'à trois ans ils n'y ont pas droit. La principale nourriture pour eux est la pomme de terre.
Je ne sais pas comment c'est en France, mais je crois que ce n'en est pas encore là. Comme je voudrai que tout cela soit finie. Enfin j'espère que la nouvelle année verra la fin de cette maudite guerre.

1er janvier 1915 - Quel jour triste passé toute la journée enfermé dans la chambre. Et comme je me remémore d'autres Nouvels ans passés beaucoup plus gaiement en famille. Car c'est triste d'être si loin des siens.

2 janvier - Aujourd'hui je suis allé chercher les colis à Aschersleben, avec un camarade tous deux accompagné d'une sentinelle. ça m'a fait une belle ballade d'environ ?. Comme nous avons pu nous promener en ville j'en ai profité pour acheter quelques pipes comme souvenir. Ascherleben n'est pas mal, mais les maisons ne sont pas d'un beau style.

15 février - Me voici de nouveau arrêté pour mon genou. Je pense bien que ça ne sera pas grave, n'empêche que c'est bien embêtant, car je ne suis plus guère tranquille. Je ne peux pas être deux mois sans y avoir mal. Un faux mouvement suffit, et je suis pour une dizaine de jours à peiner. Quel mauvais souvenir de la guerre. Aujourd'hui il neige et ce n'est pas gai. Quand donc cette vie là sera finie!
L'argent allemand baisse sérieusement de valeur. Pour un mandat de 10 francs j'ai touché 10M30 au lieu de 9m17 en décembre et 8m qu'il valait avant la guerre. Est ce bon augure pour la fin de la guerre? Je le voudrais bien.

21 février - Aujourd'hui je suis allé voir le médecin. Mon genou me fait toujours mal, et il est toujours un peu enflé. Le médecin me renvoie à Quedlinburg, au Lazaret. Au mois d'octobre j'aurai été content de m'en aller mais aujourd'hui ça ne me dit rien. Depuis six mois que j'étais ici, j'avais mes petites habitudes. Le travail était dur par moment, mais faisable et puis c'est surtout mon lit que je vais regretter, car il était meilleur que les paillasses du camp.
Enfin! c'est la suite des périgrinations, en attendant la fin tant désirée de cette mauvaise guerre.

28 février - Je quitte aujourd'hui la mine, et je recommence à être content de retourner au camp, car ici on est considér qu'au tant que l'on travaille. Toute la semaine j'ai été tranquille, mais depuis samedi, ça va moins bien. Pour commencer, pas de soupe ni samedi soir, ni hier soir, et ce matin ni pain ni café. Vraiment au camp les malades sont mieux traités, au moins ils touchent leur pain et leur soupe comme les autres. Encore une fois comme je voudrais que tout cela soit fini.

28 mars - Depuis que je suis rentré au camp j'ai repris la vie de l'an dernier, et vraiment ce n'a rien d'agréable, non plus. J'ai revécu là quelques journées d'ennui comme j'en avais connu à Giessen, mais avec la faim en moins. J'ai été tranquille pendant 15 jours, puis j'ai passé une visite, et je suis de nouveau bon pour retourner travailler. Aussi j'ai demandé à partir comme boulanger. Puisqu'il faut que je travaille j'aimerai autant travailler de mon métier que de retourner dans les mines.
Les Boches voyant que le taux de leur argent baisse ont pris la décision de ne payer les mandats que 4m pour 5F, aussi presque tous ceux qui en avaient les ont refusé, car en ce moment le change se fait toujours en Suisse au dessus de 10m pour 10F.

13 avril - Vraiment depuis un moment nous n'avons pas de chance dans la famille. ça a été d'abord Paul qui a été bien malade, Maman, puis encore Paul qui s'est abîmé une jambe en tombant, maintenant j'apprend que Isabelle est allée à l'hopital, et sa fille Marguerite n'est pas bien solide. Blanche m'écrit qu'elle aussi a été malade. Tout cela est bien embêtant. Heureusement que d'un autre côté ça va bien, puisque Pierre Octave Georges Albert et Eugène sont toujours en bonne santé, et sollide au poste. Pour moi il n'y a encore rien de nouveau. J'ai bien été désigné pour aller travailler mais au dernier moment j'ai été rayé de sur la liste. J'ai repassé une autre visite, et comme mon genou n'est pas complètement guéri, je ne sais pas quand je partirai. Cependant je voudrais bien aller travailler, car je suis seul ici, tous mes camarades sont au travail, et je m'ennuie. Je fais la chambre tous les jours, ce qui m'évite les autres corvées du camp qui sont toujours ennuyeuses. J'ai environ une heure de travail par jour. Je ne fatigue pas beaucoup mais je voudrais bien quand même que cette vie là cesse, car de plus en plus elle me pèse.

26 avril - Pourquoi en cette soirée de printemps si belle, je m'ennuie plus que d'ordinaire. Je ne sais. Cette existence est vraiment dure. L'on entend de la musique et cela engendre la mélancolie. Où sont-ils les beaux soirs que l'on passait en famille, et quand reviendront-ils.
Ces jours derniers, il est arrivé quelques prisonniers nouveaux faits ces temps derniers autour de Verdun.
Mais ils n'en savent guère plus que nous. Cependant, d'après ce qu'ils nous racontent, les combats sont terribles maintenant et ceux que nous avons vu ne sont rien à côté. Quelle affreuse chose que la guerre.

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Sources

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Afin de vous en faciliter l'accès, vous trouverez son carnet de souvenirs ici en format pdf (téléchargement assez long).
La numérisation originale est disponible sur le site des Archives du Loiret .